Arts de faire démocratie, arts de faire recherche : des capacités éprouvées

Une science sociale implique conjointement une épistémologie et une politique.

À quel idéal de savoir répond-elle ?

À quel idéal démocratique ?

À quel désir d’émancipation ?

Avant-propos de l’ouvrage Le pouvoir d’agir des habitants –Arts de faire, arts de vivre (dir. Izabel Galvao), Le sujet dans la cité / L’Harmattan. La mise en ligne de ce propos introductif est une invitation à venir en lecture de l’ouvrage.

Le pouvoir d’agir des habitants est un art de faire et un art de vivre « éprouvés » – le terme doit être entendu dans sa double acception. Cet art de faire « capacité » (politique) et compétence (citoyenne) est éprouvé dans et par l’expérience, dans et par l’expérience d’un quartier et de ses multiples interactions. Il est donc éprouvé au sens où il est vécu, ressenti ; il est risqué par la vie et dans la vie. Il est donc toujours, à ce titre, éprouvant. Les personnes ne sortent pas indemnes de cette « épreuve » qui est avant tout une épreuve de vie. Réaliser un diagnostic, mener l’enquête, comme l’entend Dewey [1], questionner les réalités qui nous entourent ne laissent pas indifférents ; chacun en sort bousculé. Ses certitudes sont ébranlées, ses opinions mises en doute, ses objectifs perturbés.

Un art éprouvé

Mais « éprouvé » doit être entendu également dans un deuxième sens, dès lors que les personnes montent en « capacité collective » à l’occasion d’un engagement de recherche. Le processus est éprouvé constats après constats, observations après observations. Il fait ses preuves. Il apporte des « preuves ». Il est fondé et étayé. Il gagne en fiabilité et en pertinence à la mesure de toutes ces épreuves auxquelles il est confronté. Il est exposé à des faits et à des constats, il fait face à des objections, il affronte des controverses. Les choix effectués, les capacités développées, les engagements pris sont affermis par le travail de recherche ; ils éprouvent et prouvent leur pertinence dans ce jeu ouvert d’argumentation et d’interprétation, ainsi qu’il est attendu d’un processus de nature démocratique.

« Le pouvoir d’agir des habitants – Arts de faire, arts de vivre » restitue, dans une écriture toujours vive et stimulante, plusieurs expériences collectives et en discute les attendus, processus et perspectives. Les situations sont documentées avec précision et rigueur, et les auteur-es, avec une grande honnêteté de recherche, ne cachent rien de leurs doutes, et des incertitudes inhérentes à ce type de processus, tout en partageant l’enthousiasme que suscitent ces démarches et ces expérimentations. Le livre caractérise les enjeux et ouvre des possibles. À la lecture de ces différentes expériences – un diagnostic territorial réalisé par un Centre social, une immersion dans un quartier, la lutte des résidents d’un foyer, la mobilisation d’habitants autour d’un « désir » de quartier, des pratiques de tontines, des expériences de community organising –, le lecteur prend la mesure des enjeux et des questions, se familiarise avec des méthodes, se documente sur les théories en appui de ces dynamiques capacitantes. Il se forme à la lecture de ces expériences qui sont explicitées et problématisées à son intention. Le livre possède une forte et belle qualité formative.

Le pouvoir d’agir qui se découvre à la lecture du livre est un pouvoir qui est éprouvé dans et par la vie et un pouvoir qui est, pareillement, concomitamment, éprouvé en raison, dans un souci de vérification et de validation, grâce au travail de recherche qu’il implique. Cette volonté citoyenne d’agir collectivement est une épreuve de cœur et de raison.

La capacité à agir collectivement est une capacité tout à la fois impliquée, située et contextualisée. L’ouvrage « Le pouvoir d’agir des habitants – Arts de faire, arts de vivre » en apporte les meilleures preuves et de stimulants exemples.

Une capacité impliquée, située et contextualisée

Elle est impliquée car indissociable d’une expérience de vie. Le livre retrace des processus de recherche-action et de recherche collaborative, à forte portée capacitante, qui se développent dans des quartiers populaires. Et chacune de ces dynamiques affecte significativement les professionnel-les et les personnes associées à la démarche. Personne ne reste insensible aux effets et interpellations que provoque un travail de ce type, conduit sur un temps long et très « (ap)prenant ». Les processus de recherche, conduits en commun, étonnent et questionnent, créent du doute et suscitent de la curiosité ; ils possèdent une grande amplitude formative, qui est en premier lieu (trans)formatrice des pratiques, ainsi que l’écrivent fort justement les auteur-es : « Quand nous sommes venus à l’objectif principal de la réunion, nous avons été surprises par les réserves qu’ils ont manifestées à l’énoncé de nos idées : la date, le lieu, l’appel à des professionnels de la culture, rien n’allait de soi. Et pourtant cela nous paraissait si bien parti. Cette réunion nous a beaucoup déstabilisées, nous ne nous attendions pas à une mise en question si profonde de nos propositions, la critique des habitants à nos propositions a été ressentie comme une claque. Ce n’est que par la suite que nous avons réussi à la voir autrement : loin d’être un échec cette rencontre a été riche en propositions et un vrai espace d’échanges avec les personnes présentes, un bel apprentissage pour nous de la souplesse nécessaire à avoir quand on veut être dans la co-construction ! ».

Ces logiques de capacitation sont nécessairement situées. Elles s’inscrivent dans un jeu d’acteurs et dans des relations institutionnelles ; elles entrent, souvent implicitement, sans anticipation possible, dans une configuration d’action et d’acteurs tout à fait spécifique à un territoire, que les promoteurs de la recherche-action découvrent au fur et à mesure de l’avancée du travail et qu’ils vont donc s’attacher à décrypter et à expliciter. Les surprises sont fréquentes, les événements nombreux. Par exemple, à l’occasion d’une rencontre entre habitant-es supposés pourtant appartenir à un même quartier et paraissant y vivre plutôt en bonne entente, les chercheur-es découvrent des tensions et de forts clivages. Le quartier est traversé, parfois en profondeur, par des rapports sociaux de territoire qui recoupent fréquemment des rapports de classe dus à un effet de différenciation sociale interne à un « milieu » populaire. Les rapports entre des « fractions » de classe peuvent être particulièrement tendus alors même que ces groupes sociaux, observés « de loin », paraissent proches, et qu’ils vivent en voisinage, un voisinage qui, là aussi, à partir d’un regard peu informé des réalités vécues, peut sembler apaisé. La vie quotidienne, de quartier ou d’institution, possède cette faculté « normalisatrice », en première apparence. Les personnes au quotidien cohabitent, sont « tenus » par un minimum d’interrelation. Cette quiétude inhérente au rythme et à la banalité du quotidien peut être trompeuse. Les rapports sociaux (classistes, générationnels, racisés) restent souvent « à vif », même s’ils ne montent pas en tension. La recherche-action, parce qu’elle bouscule les habitudes et perturbe les évidences, contribue à révéler des failles, des tensions ; elle peut faire apparaître à « fleur de vie » certaines incompréhensions et contradictions. Elle agit comme révélateur et analyseur de rapports sociaux profondément inscrits dans la vie du territoire, et le structurant souvent sur un mode peu visible – en tout cas pour une personne extérieure aux socialités du quartier –, et généralement peu explicité. Les « choses » ne se disent pas ; par contre, elles émergent « en situation » lorsque, par exemple, la recherche met en exergue une question ou un événement et fait « remonter », à cette occasion, un vécu, un ressenti, parfois une rancœur ou une souffrance. Les auteur-es de l’ouvrage y ont été confrontés et le restituent en ces termes : « Cette aspiration clivait les habitants et elle mettait à nu les divisions déjà existantes entre d’anciens habitants du site et de nouveaux venus qui ne se considéraient pas appartenir aux mêmes groupes sociaux. Les « nouveaux » tentant d’imposer les règles aux « anciens » qui, malgré l’antériorité de leur présence, ne disposaient pas du même capital social. Ce clivage est récurrent dans des projets de renouvellement urbain mettant en avant les vertus de la mixité ».

Une initiative en contexte

Enfin, une prise d’initiative citoyenne se réalise nécessairement « en contexte ». Ce constat paraît aller de soi, surtout à propos de dynamiques de quartier telles qu’elles sont étudiées dans l’ouvrage. Mais le fait de souligner qu’une recherche-action n’échappe jamais à des effets de contexte ne nous informe pas nécessairement sur leur nature et leur portée. Le « contexte » est loin d’être « un donné », un fait établi : il n’est pas donné au chercheur comme une évidence. Ce contexte se découvre au fur et à mesure de l’avancée de la recherche – se découvre dans la double acception du terme. Il se donne à voir, il se montre, souvent par surprise. Il arrive à fleur de connaissance de manière souvent intempestive et fait événement. Il se découvre, aussi, ainsi que l’on parle de la découverte d’un trésor. Les chercheur-es sont aussi des « découvreurs ». Au cours de l’avancée de leur travail avec les personnes impliquées, ils découvrent des ressources, des possibles, des potentialités, sur des chemins sinueux et parfois éprouvants. « La recherche-action s’ouvre alors sur une première période d’exploration du quartier. Seuls et en groupe, à deux, à trois, de six heures à midi, de six heures à minuit, le jour, la nuit, la semaine, le week-end, derrière les fenêtres de l’avenue, aux étages, dans les hôtels, autour de ces habitats éphémères que sont les camions et les squats qui peuplent le quartier, nous nous intéressons aux arts de faire (De Certeau) développés par ceux qui vivent et font vivre le territoire ».

Les recherches-actions et les recherches collaboratrices modifient les régimes d’attention. Sur quoi porte le regard ? À quoi porte-t-on attention ? Le quartier n’est plus « vu » de la même façon, il prend de nouveaux reliefs, laisse entrevoir des aspérités insoupçonnées, fait émerger d’autres potentialités. Une nouvelle écologie de l’attention [2] se développe progressivement et oriente différemment le regard et l’écoute. Chercheur-es et habitant-es développent une autre sensibilité. Ils « éprouvent » différemment les situations rencontrées. Ainsi que les auteur-es le constatent, il s’agit de : « cultiver et mettre en place une pédagogie de l’écoute, voire mieux, du dialogue entre les acteurs susceptibles d’œuvrer dans le sens d’un accompagnement compréhensif, voilà donc la nature du changement qui pourrait être à opérer ». Cette écologie de l’attention, significativement transformée, qui s’acclimate progressivement dans la vie du quartier, au sein d’un Centre social par exemple, ouvre de nouvelles possibilités d’expression et de pratiques langagières. Les mots pour « dire » s’enrichissent, les sensibilités s’affirment, la communication se libère. Les personnes s’autorisent. Ainsi que le formule Jacques Rancière, la façon de prendre part se transforme ; ce qui était tu trouve la voie d’une expression, ce qui apparaissait faiblement partagé acquiert une présence plus forte, ce qui demeurait silencieux commence à se faire entendre, ce qui était peu visible fait surface. Un ensemble de déplacements opère qui modifie ce que Rancière nomme le « partage du sensible » [3], à savoir la distribution des parts, la distribution inégalitaire entre ce qui prend part et ce qui n’a pas part, entre ceux et celles qui prennent part et celles et ceux qui ne prennent pas part. Qu’est-ce qui est entendu ou ne l’est pas ? Qu’est-ce qui est apparent ou reste masqué ? Qu’est-ce qui est reconnu ou méconnu, visible ou invisible ? La recherche-action, en suscitant une nouvelle écologie de l’attention et provoquant un nouveau « partage du sensible », contribue à ce que les minoritaires, les moins considérés, les plus faiblement reconnus prennent leur place dans la vie publique du quartier : « L’expérience dont ce texte fait le récit prétend contribuer à réflexion sur comment les centres sociaux peuvent contribuer au développement du pouvoir d’agir des habitants d’un territoire : elle donne à voir comment un groupe d’habitants que l’on pourrait qualifier d’invisible sur le quartier s’autorise progressivement à occuper l’espace public, à y porter sa voix et à se rendre audible ». Le changement du régime d’attention conduit à porter considération à des situations et à des personnes, habituellement insuffisamment connues et reconnues. Porter attention et attribuer de la considération sont deux dynamiques indissociables qui peuvent, progressivement, modifier les systèmes de valeur propres à un territoire en apportant un plus fort intérêt collectif à des réalités de vie injustement sous-estimées.

Une politique de l’expérimentation

Les chercheur-es et les citoyens engagés dans une démarche de recherche-action et de prise d’initiative collective sont souvent confrontés à cette question : qu’apporte le processus de recherche mené en commun ? Quels sont ses effets ? S’il modifie, même partiellement, une écologie de l’attention et un « partage du sensible » alors il aura œuvré significativement à la transformation des relations au sein d’un territoire, des relations entre personnes et entre personnes et institutions. « La participation vise, dans cette logique encore peu exploitée par les centres sociaux, à contribuer à ce que les habitants deviennent eux-mêmes le sujet de l’action, l’émergence des sujets politiques supposant de se débarrasser des catégories invalidantes assignées qui réduisent les capacités d’action ». Ce processus est évidemment conflictuel. L’ouvrage illustre la volonté et la ténacité dont font montre les acteurs qui développent un pouvoir d’agir collectif car les obstacles sont nombreux, en premier lieu en raison d’une défiance qui a pu s’établir entre personnes et entre institutions par incompréhension et souvent simple méconnaissance ; la priorité alors « consiste à lutter contre les préjugés que chaque organisation locale peut avoir vis-à-vis de ses voisines : on se
méfie de l’association chrétienne d’à côté, car elle serait prosélyte ; on se méfie de la branche locale de tel syndicat, car on l’imagine trop partisane ; on préfère ne pas organiser de projet avec les lycéens, car on pense qu’ils ne s’engagent plus ».

Ces processus de « capacitation » ont donc besoin de durer pour produire leurs effets, ils ont besoin d’insister pour réussir à lever les obstacles. L’ouvrage illustre des formes de résistance qui s’expriment avant tout comme insistance. Dans ce contexte, la question du temps est majeure. Les temps institutionnels et urbains sont à la fois très fragmentés et très contraints ; les activités sont multiples, séquencées tout au long de la journée et se succèdent à un rythme souvent très soutenu. Le temps est saturé d’obligations et la vie manque alors de respiration. Il s’agit donc d’inventer collectivement des « arts de faire » et des « arts de vivre » qui renouent avec un sens de la durée (s’autoriser à prendre le temps) et de la disponibilité (s’autoriser à prendre du temps). Il s’agit de réengager une politique du temps qui permette aux personnes de se rencontrer, de réfléchir ensemble et d’œuvrer en commun. Un pouvoir d’agir est aussi et consubstantiellement un pouvoir repris sur le temps. Prendre le temps, se donner du temps. Il incorpore donc au centre de son développement une rythmanalyse [4] ambitieuse, ainsi que la défend Henri Lefebvre, à savoir un rapport réflexif sur les temporalités afin de les moduler de manière plus favorable.

Cet effort de capacitation est un effort « continué » ; il peut difficilement se relâcher au risque sinon de voir se rétablir les fonctionnements les plus conventionnels ou de voir revenir les réponses les plus convenues. « Le risque [par exemple], de la parole experte, évaluant par le haut la réalité du terrain est en effet réel. Le diagnostic perd alors l’ambition initiale qui devrait être la sienne, celle d’associer les habitants à la résolution des problèmes qu’ils vivent, pour ne devenir qu’un simple outil consultatif biaisé, éloignant encore certains habitants du quotidien du centre social ». L’effort est continu afin de pouvoir ajuster, moduler ou décaler dès que la situation se bloque ou s’enlise. La dynamique est éprouvante et enthousiasmante, exigeante et stimulante. La solidité des coopérations et des équipes-projet (des communautés d’action) s’avère primordiale pour faire face à cet impératif de réinvention permanente. Sur un plan micrologique, il s’agit effectivement de relever le défi d’une « institution imaginaire » des réalités sociales et de quartier, et de le faire en situation, à partir des prises d’initiative autonomes des acteurs, ainsi que nous invite à le faire Castoriadis [5]. Les expériences assument avec audace et créativité cette ambition qu’il est possible de résumer dans l’idée d’une « politique de l’expérimentation » [6]. Renforcer un pouvoir collectif peut certainement se lire et se dire dans la faculté commune de prendre le risque d’imaginer un « et si… » et de l’engager concrètement dans l’action. Et si nous présupposions l’égalité, à la manière philosophique de Rancière [7] ; et si nous portions considération à des réalités minorisées ou méconnues ; et si nous partions à la découverte du quartier que nous partageons au quotidien ; et si nous franchissions la porte de l’immeuble d’à-côté ; et si nous menions l’enquête en croisant et associant nos intelligences… « Le pouvoir d’agir des habitants. Arts de faire, arts de vivre » est un livre qui porte de très belle façon cette ambition et en explore, concrètement et conceptuellement, les possibles. Il représente à la fois un appui théorique et méthodologique pour faire et une invitation à faire expérience ensemble.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, novembre 2018

[1] John Dewey, Œuvres philosophiques II – Le public et ses problèmes (s. la dir. de Jean-Pierre Cometti. Tr. de l’anglais et préfacé par Joëlle Zask), Publications de l’Université de Pau, Farrago / éd. Léo Scheer, 2003.

[2] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, éd. du Seuil, 2014.

[3] Jacques Rancière, Le partage du sensible – Esthétique et politique, La Fabrique, 2000.

[4] Henri Lefebvre, Éléments de rythmanalyse. Introduction à la connaissance des rythmes, Éditions Syllepse, 1992.

[5] Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, éd. du Seuil, 1975.

[6] C’est la thèse que je soutiens dans mon ouvrage Quand la sociologie entre dans l’action (La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique), éd. du commun, 2018.

[7] Jacques Rancière, La méthode de l’égalité (entretien avec Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan), Bayard, 2012.

Contenu