Des biopolitiques d’expérimentation et de résistance

Pouvoir expérimenter collectivement d’autres manières de vivre et de travailler est un droit démocratique fondamental, qui s’exprime par nombre de micropolitiques alternatives.

Expérimenter, c’est constituer un contre-pouvoir à l’intérieur même des situations.

Expérimenter, c’est faire advenir de nouvelles formes de vie et d’activité, de pensée et de création.

Expérimenter, c’est se montrer aussi inventif et créatif que le sont les formes contemporaines de pouvoir.

Expérimenter, c’est opposer aux dispositifs de domination une puissance d’autonomie et de singularisation.

Expérimenter, c’est faire varier une situation pour en moduler les perspectives.

Expérimenter, c’est déployer une question à l’endroit même où les institutions imposent une solution.

S’opposer de l’intérieur et par l’intérieur. Les pratiques contemporaines du pouvoir – les biopouvoirs – ne peuvent s’exercer qu’en devenant une fonction à part entière de nos activités, qu’en s’y implantant au plus près par un jeu très élaboré de dispositifs et de technologies. Ces biopouvoirs investissent la vie de part en part. Ils la régissent et la réglementent de l’intérieur et par l’intérieur. Ils recourent pour ce faire à une grande diversité de techno-psychologies ou techno-sociologies, du type : contrat d’insertion, projet de développement, bilan professionnel ou management de la compétence. Ces biopouvoirs renvoient à une conception spiralée du pouvoir.

Une conception spiralée du pouvoir

Ils instituent continûment de nouveaux objectifs qu’ils se préoccupent ensuite de disséminer; ils instaurent de nouvelles catégories d’action qu’ils s’emploient à acclimater dans nos espaces de vie et d’activité. Le processus est sans fin. C’est ainsi qu’un biopouvoir parvient à se déployer toujours plus loin, toujours plus avant, par l’entremise de cette multiplicité de projets, bilans et contrats qui réordonnent nos existences dans le cadre du travail, de l’école, des politiques d’insertion ou de notre vie de quartier. Cette logique ne peut être réellement bloquée que si elle est contredite sur le plan même où elle agit, à savoir l’espace-temps de nos activités et de nos vies. Nous n’y parvenons que si nous lui opposons d’autres perspectives, de nouveaux agencement, plus autonomes et collégiaux, d’autres expériences d’existence, non hiérarchisantes ou discriminatoires. Comment éviter que cette préoccupation de soi (un soi individuel ou collectif ), impliquée par les configurations contemporaines de pouvoir, ne s’apparente inéluctablement à des formes d’oppression de soi : intériorisation des contraintes, incorporation dans les pratiques des critères de performance et de concurrence ou mise en tension systématique des implications ?

Une expérience de la démultiplication

Une capacité de résistance qui se montre aussi mobile et démultipliée que le sont les formes contemporaines de pouvoir. Les biopouvoirs n’agissent pas d’un seul mouvement, en un seul bloc. Ils n’œuvrent pas sur une ligne de front unique et homogène. Leur influence et leur force, ils les tiennent de cette faculté de dissémination et de démultiplication, dispositifs après dispositifs, en faisant “différence” au cœur des réalités de vie et d’activité. Ils modulent en permanence la part du légitime et de l’illégitime, du compatible et de l’incompatible; ils réévaluent inlassablement n’importe quelle existence à l’aune des rapports de qualification / disqualification, considération / déconsidération. L’enjeu est donc micropolitique, à condition de ne pas entendre cette notion comme une tentative de miniaturiser les enjeux. Au contraire, elles les intensifient puisqu’elle les saisit là où ils émergent avec le plus d’acuité, directement au cœur de nos activités et de nos existences (individuelles ou collectives). Une micropolitique relève bien d’une stratégie de lutte et de résistance et d’une stratégie de grande amplitude puisqu’elle agit sur un mode démultiplié et disséminé, à la mesure des contradictions qu’elle affronte. Cette expérience de la dissémination / démultiplication nous interroge fortement sur la conception du rapport critique. Faut-il opposer des pratiques et des récits globalisants à une société elle-même de plus en plus globalisée ? Faut-il produire des ressources critiques dans une visée essentiellement d’unification et de centralisation ? Ou, au contraire, faire le pari de la puissance d’une démultiplication et d’une dissémination ? En se rendant présent, à travers une diversité de micropolitiques, en de multiples lieux, l’engagement oppositionnel parvient de la sorte à réinterpeller la société dans son ensemble. La force d’une critique réside effectivement dans cette capacité à faire valoir d’autres formes de vie, de sensibilité et d’expression de façon insistante et résistante, intensive et multiple, obstinée et proliférante.

Une pratique oppositionnelle destituante et constituante

Une opposition à la portée immédiatement constituante. Face à la généralisation des biopouvoirs, les moyens et les ressources de la lutte ne résident pas dans une instance en extériorité (une classe sociale, un idéal, une utopie…) qui, de sa position souveraine, parviendrait à défaire les emprises coercitives et oppressives. Ils émergent forcément de la situation elle-même. C’est à partir du lieu même de l’antagonisme que les conditions de la résistance se constituent et se déploient, à savoir au coeur de la multitude constituée par nos activités, nos pratiques ou nos formes de vie. Que pouvons-nous opposer à ces biopouvoirs qui conforment et modulent sans cesse notre existence, si ce n’est notre capacité à constituer en commun des coopérations d’action ou des collégialités de pensée, des communautés d’activité ou des autonomies de vie ? Si ce n’est une capacité d’expérimentation qui contribue à explorer de nouveaux agencements, immédiatement opposables aux dispositifs de pouvoir ? Une telle politique de l’expérimentation nous invite à réinterroger la manière dont nous séjournons dans notre propre activité – la manière dont nous l’habitons – et à la (re)reformuler sur un mode plus autonome, avec une plus grande disponibilité. Elle renforce la qualité écosophique de nos projets, ainsi que l’écrit Félix Guattari, à savoir la capacité d’une pratique à maintenir un rapport ouvert et créatif avec lui-même (à l’écoute de ses propres pratiques) et avec son environnement (à l’écoute des interactions qu’elle suscite). N’est-ce pas la raison d’être d’un engagement critique que de se risquer sur un terrain inhabituel, que de se mettre à l’écoute des expériences nouvelles, que de se confronter à la créativité des pratiques ? C’est certainement ici que se découvre la grandeur d’une politique de l’expérimentation : se laisser surprendre par les orientations que l’on a soi-même définies, assumer la puissance constituante et délibérative inhérente à toute pratique oppositionnelle et destituante.

Faire expérience (de pensée)

Susciter de nouvelles expériences de pensée. C’est dans cet état d’esprit que nous concevons notre engagement critique en tant que sociologue, nullement comme un sujet “éclairé” qui viendrait, en extériorité, sur-interpréter ou sur-signifier des pratiques existantes, mais plutôt comme un sociologue-en-résidence (ou en-présence), associé, au même titre que d’autres protagonistes, à la constitution d’une coopération, d’un agencement d’activité ou d’une collégialité de lutte, et qui questionnera et problématisera ce processus à même sa réalisation, à même son déploiement, en interaction étroite avec l’ensemble des acteurs. De cette façon, la sociologie apporte un éclairage complémentaire ou décalé, familier ou étrange, mais aucunement intrusif ou prédateur. En adoptant cette posture, le sociologue contribue, de son point de vue, à la dynamique expérientielle et constituante qui a été amorcée. Il n’est pas celui qui vient “juger” de l’extérieur, mais celui qui, du dedans, est susceptible de contribuer à la démarche en mutualisant des problématiques et des outils d’analyse, en sollicitant des formes conceptuelles, en suscitant de nouvelles expériences de pensée à travers une exploration langagière (la multiplicité des façons de désigner un projet et parler d’une pratique), des affinités théoriques (la diversité des points de vue conceptuels qui informent une réalité) et une sensibilité intellectuelle (il ne suffit pas qu’une sociologie parle d’un “objet”, encore faut-il qu’elle nous “parle” à nous, acteurs du processus). En s’inscrivant dans cette perspective, le sociologue assume donc une posture contributive, la sociologie une portée constituante. Nous revendiquons cette forme de présence sociologique – cette pratique sociologique qui s’exerce à même les agencements de vie et d’activité, en n’importe quel lieu, en coopération avec tout un chacun, sur un terrain commun et égalitaire déterminé par l’interaction des acteurs concernés. Généralement, les sociologues hésitent à opérer ce débordement des limites et des corpus, cet exode productif qui les amène à exercer leur “art” dans des contextes sans cesse ré-ouverts. Les sciences sociales procèdent souvent à l’inverse; elles réattestent fortement leur fermeture académique au sein des disciplines universitaires et de leur institution d’origine. Nous aspirons d’autant plus fortement à faire l’expérience de cette dissémination et de cette démultiplication, et à associer collégialement nombre d’autres protagonistes à cette aventure tout à la fois transgressive et contributive, tout à la fois en rupture et en participation, en distanciation et en implication.

Pascal Nicolas-Le Strat, octobre 2009

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