L’engagement à l’épreuve d’un « faire »

Une science sociale implique conjointement une épistémologie et une politique.

À quel idéal de savoir répond-elle ?

À quel idéal démocratique ?

À quel désir d’émancipation ?

Dans une heureuse formulation, Michel Lallement caractérise la période contemporaine comme celle d’un « âge du faire » [1], et cette tendance se vérifie particulièrement sur le terrain de l’engagement critique ou oppositionnel. Qu’est-ce qui est opposé aux fonctionnements établis ? Qu’est-ce qui est adressé comme critique aux réalités présentes ? En premier lieu, un « faire » qui est déjà un « faire autrement », un faire qui expérimente des possibles. Une ZAD (Zone À Défendre) en est un exemple parlant. Elle s’établit pour bloquer un projet d’aménagement ou d’équipement jugé inutile sur un plan écologique ou social et, concomitamment, consubstantiellement, elle donne lieu à l’expérimentation de formes inhabituelles de travail, de vie ou de création. Ce que la ZAD manifeste comme engagement critique est avant tout une alternative incarnée dans un faire, un possible concrétisé dans une expérience, en fait un espoir dès à présent traduit dans un agir.

Un engagement indissociable d’une expérimentation

Cette conception de l’engagement marque une évolution significative par rapport à ce que le vingtième siècle nous a transmis en héritage. Dans la culture avant-gardiste de ce siècle passé, les acteurs politiques et sociaux s’efforçaient de « déclarer » l’avenir (un programme, un manifeste, un projet) afin d’agir le présent, en valorisant l’effet mobilisateur d’une énonciation inspirante (pour la pensée) et stimulante (pour l’action). L’engagement contemporain tend à renverser ce rapport au temps. Il opère une culbute temporelle. Nombre d’acteurs contemporains s’attachent à œuvrer le présent, à l’éprouver et à l’expérimenter, afin d’y faire advenir des possibles, afin de créer les conditions propices à l’émergence de nouvelles formes (de vie, de travail ou de création) et, finalement, afin d’activer les multiples historicités que réserve un présent, à savoir des tendances, des advenirs, des perspectives encore à fleur de réalité, des processus instituants. Ils engagent non pas un rapport « déclaratif » à l’avenir, à partir d’un présent à critiquer et à transformer, mais un rapport d’opportunité (aucunement un opportunisme) aux réalités présentes. Ils agissent en situation, dans le moment présent, en essayant d’y introduire de nouvelles perspectives, d’y ouvrir des interstices ou d’y provoquer des bifurcations (en fait de libérer des opportunités) avec l’espoir de décaler ou décadrer un existant jugé intolérable. Leur rapport à l’historicité est donc bien différent de ce qui caractérisait les formes vingtiémistes d’engagement.

Dans cette conception de l’engagement qui caractérise les ZAD, les lieux intermédiaires [2] et de nombreuses expériences de coopération et de co-création, la critique est indissociable d’une expérimentation. S’opposer et expérimenter, s’opposer et travailler autrement, s’opposer et forger des alternatives, s’opposer et manifester des possibles. Ces deux moments de la critique sociale sont consubstantiels l’un à l’autre. Chacun est en quelque sorte le présupposé de l’autre. La critique assume à la fois sa portée négative (défaire, contredire, destituer), à la fois sa portée positive (imaginer, créer, instituer). Ces deux moments forgent donc une même dynamique, celle qui tente, à l’occasion d’une coopération ou d’une occupation, à la fois de formuler le refus, à la fois d’explorer concrètement un souhaitable, à la fois de destituer des formes institutionnelles, à la fois d’en inventer de nouvelles.

La force critique gagne ainsi en densité, en consistance. Elle s’énonce certes, avec la vigueur des mots de l’opposition et des résistances, mais elle se « matérialise », se substantialise dans un « faire », dans un faire autrement, en décalage et en décadrage. Que peut-on opposer alors aux institutions établies ? Avant tout la preuve qu’il est possible de faire autrement, de procéder différemment.

Une capacitation citoyenne par le « faire »

J’ai eu la possibilité de mieux documenter cette évolution à l’occasion de ma collaboration de recherche avec le collectif En Rue qui agit dans deux quartiers populaires de l’agglomération de Dunkerque, tous deux concernés par une intervention de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU). Le collectif est composé d’habitants et de plusieurs professionnels [3] fortement actifs dans la vie de ces territoires (des éducateurs de rue, un chargé de mission « Art et espace public »…). Il s’agit pour ces acteurs de faire l’En Rue avant l’arrivée de l’ANRU [4], à savoir monter en capacité collective afin de faire entendre leurs voix dans ces processus de rénovation urbaine où la participation des citoyens est affichée sans pour autant être toujours réellement assumée – assumée au sens où les dispositifs publics sont effectivement interpellés par les habitants, exposés à la délibération démocratique et éprouvés, concrètement, par la capacité d’agir des citoyens. Comme l’écrit Salem dans le Fanzine qu’En Rue diffuse auprès des habitants et des décideurs publics : « Ils veulent nous parler, alors qu’ils acceptent qu’on leur dise » [5]. L’écoute n’est pas toujours au rendez-vous, la simple attention non plus. Ces dispositifs restent fréquemment auto-centrés sur leurs finalités et leurs expertises et les habitants ne parviennent à prendre part que s’ils imposent leur présence.

Le collectif En Rue est un exemple très parlant d’une montée en capacité par le « faire ». Dans ces deux quartiers, les espaces communs (du point de vue du bailleur social) ou les espaces publics (du point de vue de la collectivité) étaient largement laissés à l’abandon. Par exemple, l’un des quartiers, regroupant 2500 habitants, ne disposait d’aucune aire de jeux pour enfants. Le collectif s’est constitué en réaction à ce sentiment d’abandon, qui exprimait avant tout une colère. Plusieurs habitants et professionnels se sont alliés pour commencer à rééquiper et réaménager ces espaces publics et en faire d’authentiques lieux de vie de quartier et de convivialité entre voisins. En Rue, avec l’appui d’un collectif d’architectes (Aman Iwan), a commencé à fabriquer les équipements nécessaires en recyclant des matériaux récupérés et en s’appuyant sur les compétences des habitants pour le travail du bois, de ferronnerie (par exemple, un savoir-faire de soudeur)… Ces compétences sont très présentes, même si trop souvent mésestimées, parmi la population ouvrière de ces quartiers populaires. Les emplacements des équipements sont discutés avec les habitants concernés, le mobilier est conçu sur place (assemblage des matériaux récupérés) et il est installé avec l’aide de tous, y compris les enfants.

Comme l’écrit Salem, dans le même fanzine : « Les bancs sont politiques » (i.e. les bancs fabriqués par En Rue). Ils le sont parce que la décision de les fabriquer est prise par le collectif sans autorisation préalable, ni du bâilleur, ni de la collectivité, et parce qu’ils signent concrètement, par un « faire en commun », une volonté d’autonomie. Ils sont politiques car ils démontrent que les habitants, dès lors qu’ils coopèrent, disposent d’une compétence de conception et de fabrication et que cette compétence technique vaut largement celle dont disposent les institutions publiques, tant sur le plan de la créativité (concevoir sans mode d’emploi à partir des opportunités que réserve la récupération) que de l’ingéniosité technique (assembler des matériaux disparates). C’est à la fois cette prise d’autonomie, à la fois cette valorisation d’un savoir-faire qui donnent sa portée politique à la fabrication d’un banc. Ce caractère très politique du « faire » est renforcé par la décision du collectif de rééquiper les espaces sans demande d’autorisation préalable et donc de faire valoir, souverainement, comme priorité et nécessité, l’intérêt des habitants, la considération pour leur milieu de vie et le « soin » à lui accorder. De ce point de vue, l’action du collectif En Rue relève pleinement d’un travail de « care », et prend alors, là aussi, sur ce plan, tout son sens politique. L’attention et la considération portées à cette communauté de quartier fait nécessité (et justifie d’agir sans autorisation), fait obligation (et mobilise ses habitants) et, donc, fait politique, y compris pour les controverses que cette capacitation collective, plutôt intempestive, provoque. Le « faire » crée les conditions de la discussion politique. Sans l’acte de « faire », les habitants n’existent pas, ou peu, aux yeux des décideurs. Le « faire » politise la situation. Par ailleurs, il atteste, dans les faits et par l’expérience, que les habitants sont en capacités de…, en capacité de s’organiser, de coopérer d’imaginer, de concevoir, de fabriquer…

Un engagement à la portée à la fois critique et contributive

En relevant le défi d’un « faire », les habitants se prouvent en premier lieu à eux-mêmes que des alternatives sont possibles et qu’ils sont en capacité de les concrétiser. Ils le prouvent donc d’abord pour eux-mêmes avant de le faire valoir auprès des décideurs publics. Ils manifestent leurs savoirs et savoir-faire et cette force de réalisation – cette effectivité – est sans doute le message politique le plus puissant qu’ils peuvent adresser. Dans une culture vingtiémiste, l’adresse aux institutions relève d’un acte langagier (l’écriture d’un manifeste), dans une culture plus contemporaine, elle ressort plutôt de la manifestation concrète d’une alternative. Cet engagement par le « faire » et par l’expérimentation vient dire en quelque sorte : « ce projet, nous le revendiquons car nous avons apporté la preuve, par notre action, qu’il est envisageable et réalisable. Ce que nous demandons, nous l’avons concrètement expérimenté, nous pouvons, alors, nous adresser à vous, décideurs, dans un rapport d’égalité, dans une égalité conquise par et dans un « faire », dans une égalité démontrée de savoir et de capacité ». Capacité à évaluer un usage et à prendre soin d’un milieu de vie, capacité à concevoir et à fabriquer, capacité à coopérer et à s’entraider, capacité à valoriser et à mutualiser des savoirs et savoir-faire au sein d’un quartier… À ce titre, fabriquer un banc est un acte à la portée effectivement politique.

Pour ce qui concerne une ZAD, la dynamique est assez similaire. L’opposition à un équipement ou à un aménagement se réalise sous la forme d’une occupation à visée de blocage. Mais cette occupation ne relève pas simplement d’un « espace public oppositionnel » [6] au sein duquel les enjeux et revendications sont énoncés, argumentés et débattus, elle représente aussi l’opportunité, puisque le lieu est rendu disponible par l’occupation, d’expérimenter d’autres usages, de penser d’autres types d’équipement et d’inventer de nouvelles manières de produire. La revendication est « manifestée » dans et par un « faire », dans une culture de l’expérimentation [7], et ne se contente pas d’être simplement « déclarée » sous la forme d’un « manifeste » ou d’un programme, ainsi que la culture vingtiémiste en a beaucoup produit, dans un état d’esprit souvent très avant-gardiste.

Cette exigence du « faire » et cette nécessité de « faire preuve » sont en réelle affinité avec l’horizon d’attente démocratique formulée par John Dewey [8], à savoir le fait pour les citoyens de « mener l’enquête ». Nous élargissons sa proposition politique. Il s’agit non seulement de mener l’enquête mais, au-delà et en complément, d’éprouver les énoncés politiques pour en vérifier la pertinence. Cette épreuve de l’expérimentation « assure » l’engagement. Elle prouve, en situation et en action, la pertinence des critiques émises. Elle contribue à étayer et à légitimer les savoirs et savoir-faire mobilisés. Chaque expérience engagée, chaque action entreprise, chaque objet réalisé apporte en quelque sorte la preuve non seulement d’un pouvoir d’agir mais tout autant d’une pertinence d’expertise. Le citoyen mène l’enquête, en premier lieu à propos de ce qu’il se sent capable d’expérimenter. Il réunit des preuves, il vérifie, il étaye. Son travail critique en sort renforcé ; il gagne en légitimité. Et le « faire » en supporte la preuve.

L’engagement est éprouvé dans la double acception du terme. Il est vécu, ressenti, perçu. Il fait expérience, ainsi qu’Oskar Negt le défend dans sa conception d’un espace public qui accueille les expériences et qui fait politique par et grâce à leur confrontation démocratique, au cœur des luttes et des engagements. L’engagement est éprouvé dans un deuxième sens. Il est exposé, risqué. Il intègre un mode de vérification, celui de l’expérimentation. Il inclut donc un mode d’administration de la preuve. Il monte en réflexivité. Il incorpore un régime d’enquête, dans la perspective ouverte par John Dewey mais avec une amplitude plus grande. Une scène du projet En Rue restitue bien ce caractère immédiatement éprouvé de l’engagement critique dans ses modalités contemporaine.

Un engagement éprouvé

Samedi 29 septembre 2018, quartier Jean Bart Guynemer, Saint-Pol-sur-Mer (extrait de mon journal de recherche) : « En cette fin de septembre, la discussion porte sur la création d’un potager commun associé, peut-être, à une petite ferme qui aurait une vocation pédagogique à destination des enfants du quartier. Elle associe plusieurs habitants réunis à l’extérieur, installés sur les modules en bois fabriqués par En Rue. Les personnes sont donc assemblées au milieu du quartier. Un groupe de femmes qui se rencontrent à l’occasion d’ateliers cuisine émet l’idée de cultiver elles-mêmes une partie des légumes nécessaires à la préparation des plats. Plusieurs retraités présents réagissent immédiatement et partagent leur expérience de jardinier. Ils soulignent l’intérêt économique de produire de manière autonome leurs légumes mais, aussi, le plaisir qu’ils prennent à ces moments. D’autres habitants, présents dans l’assemblée, insistent sur l’importance de cultiver soi-même pour manger plus sainement. La question de l’entraide est centrale ; les récoltes pourraient être proposées, sous forme de paniers solidaires, pour une somme modique, voire symbolique, et elles pourraient également servir à préparer régulièrement des repas pris en commun, entre voisins.La pratique du jardinage est assez présente dans le quartier, en rez-de-chaussée devant les appartements ou sur des terrains délaissés en périphérie immédiate. Dans un quartier très urbanisé, les pratiques de jardinage apprennent à se glisser dans les interstices et à saisir toutes les opportunités d’espace. Un jardinier invite le groupe à rejoindre le jardin potager qu’il a créé sur un terrain à proximité. La petite assemblée quitte donc le quartier, chemine quelques minutes pour rejoindre le jardin. La démocratie part aux champs. Au jardin, les discussions se poursuivent en petits groupes. Les questions débattues il y a quelques minutes prennent réalité, et très concrètement. Des idées se discutent, des possibles se vérifient. Les projets se précisent à l’écoute du jardinier et par l’observation de sa pratique. Dans cette situation, ce n’est pas une simple image que d’écrire que les idées, les engagements et les revendications germent de la pratique. Cette enquête foncièrement démocratique se poursuivra l’après-midi. Plusieurs personnes se retrouvent pour partir en exploration à la recherche des espaces potentiels susceptibles d’être mis en culture, avec le souci qu’ils soient le plus en proximité possible des lieux d’habitation. Il s’agit non seulement de repérer des espaces mais aussi d’en évaluer le potentiel pour l’usage qui en sera fait (accessibilité, exposition, qualité du sol…). Le groupe aura arpenté le quartier et se sera aventuré dans plusieurs terrains délaissés. En découvrant concrètement les espaces, et en le faisant en groupe, il était possible de s’y projeter, d’en imaginer les potentialités. Chacun aura mené l’enquête à sa façon, en foulant l’herbe, en cherchant un point d’observation un peu en hauteur, en échangeant ses impressions, en soulevant un grillage et en poussant l’inspection au-delà des limites du terrain ».

La démocratie pratiquée au cours de cette journée est une démocratie qui accueille les expériences et qui est attentive aux situations vécues ; il s’agit d’une démocratie qui encourage les personnes à éduquer et à cultiver leur attention [9], à savoir leur capacité à regarder, écouter, observer. Porter attention. Cette qualité d’attention contribue progressivement à ce que les expériences, dans leur diversité, soient prises en compte, trouvent leur place et prennent part au débat, le feraient-elles sur un mode controversé (i.e. délibéré). Les jardiniers et les non-jardiniers parviennent à se comprendre, les jeunes et les moins jeunes parviennent à s’entendre (au sens premier du terme), et possiblement à s’accorder. Assemblés au milieu du quartier, les habitants pratiquent une démocratie qui est foncièrement une démocratie des expériences, des expérimentations et du « faire », loin d’une démocratie des opinions, sujette bien souvent à un verbiage stérile et stérilisant, ou une démocratie des experts, qui tourne à vide faute d’avoir prise, de prendre prise. Ici, dans ce contexte, quand l’assemblée se réunit, les mots se rapportent à des réalités, les questions sont éclairées par une pratique, les propositions s’incarnent dans une expérience. Cela crée certainement de l’inconfort car la prise en compte d’une expérience inhabituelle, voire contraire à ses habitudes, ne manque pas d’interroger, voire de troubler. Les discussions peuvent en être d’autant plus rugueuses, le débat houleux, la controverse nourrie. Mais la discussion se rapporte toujours à un « principe de réalité » (une expérience, une observation, un « faire », un fait) qui fait repère et raison, et qui contribue donc à réguler les échanges.

Accueillir l’expérience, faire part au récit

Au cœur de cette forme d’engagement, se tient l’expérience et, au cœur de cette conception démocratique, se développe une pratique du récit. La capacité à « faire récit » d’une pratique ou d’une expérimentation est tout à fait essentielle. Le récit permet au « faire » – à l’expérience d’un faire, à l’expérience de faire – de prendre place et voix au sein d’une assemblée démocratique.Le récit se conçoit comme l’art de raconter une histoire et de la scénariser, en s’efforçant d’accrocher l’attention et de susciter l’intérêt. Il vise, par un travail de structuration et de scénarisation, à articuler entre eux des aspects significatifs d’une expérience et de les partager. Chaque récit fonctionne comme une sorte d’intercalaire qui se glisse entre les actions des uns et des autres et facilite le passage de l’une à l’autre. La transmission des expériences n’opère pas en surplomb, par le haut, à la manière d’un récit universalisant, mais sur un mode latéral par l’interpellation réciproque des actions entre elles, chacune introduisant à la lecture de l’autre, chacune sollicitant l’interprétation de l’autre. Nous reconnaissons alors « dans le récit des éléments qui nous sont déjà familiers ; sur la base de cette familiarité, un deuxième moment invite à l’immersion dans le monde (souvent fictionnel) au sein duquel se déroule l’histoire ; un troisième moment permet, à partir de cette immersion dans un monde qui n’est pas le nôtre, de nous confronter à des expériences inédites et d’induire ainsi la reconfiguration de nos manières habituelles d’enchaîner les faits et les actions » [10]. Le récit nous offre la possibilité d’accéder à une expérience qui nous est étrangère et de construire ainsi un regard décalé par rapport à ce qui nous est personnellement familier ; et, de la sorte, il contribue à enrichir nos biothèques collectives, à savoir l’ensemble des expériences vécues ou partagées qui constitue une ressource pour un quartier, un capital de savoir et savoir-faire utile pour un collectif citoyen.

Le récit est un vecteur privilégié de l’engagement par le « faire » et d’une démocratie fondée en expérience car il ne dissocie jamais le vécu du conçu, le perçu du pensé… [11] L’expérience qui est transmise informe sur un état des savoirs propre à l’action concernée mais aussi sur les perceptions et ressentis des acteurs impliqués ; elle fait évidemment aussi découvrir ce qui a été produit et réalisé.

La transmission des expériences est souvent conçue sur le mode d’une « montée en généralité », au sens où chaque collectif d’acteurs devrait parvenir à dégager – à extraire – de son expérience certaines problématiques de portée plus universelle qui pourraient, dès lors, se transmettre et se partager. Ce qui pose fréquemment problème dans ce schéma, c’est qu’à aucun moment ne sont énoncés les critères de la généralisation, à savoir les facteurs à prendre en compte pour faire la part des choses, la part entre le général et le particulier, entre le généralisable et l’irréductible singularité. Cette ligne de partage est rarement abordée en tant que telle. Et pourtant, si nous suivons les analyses de Jacques Rancière [12], il s’agit d’une question politique tout à fait centrale. Qui décide, et comment, de ce qui est généralisable ou non, de ce qui peut franchir les limites de l’expérience (le conçu) et de ce qui restera confiné dans le vécu, de ce qui est audible et de ce qui est maintenu silencieux ? Ces critères politiques, qui déterminent « la part et l’absence de part », pour le dire dans les termes de Rancière, sont rarement explicités. À l’encontre d’une « montée en généralité », qui fait trop souvent l’économie d’une réflexion sur les critères de généralisation, il est possible, sur un plan démocratique, de concevoir des formes de « montée en latéralité », à savoir la capacité des expériences singulières à se confronter les unes aux autres, à se mettre démocratiquement en risque les unes en regard des autres. Cette « montée en latéralité » – autre manière de le formuler : cette transmission transversale dans une logique de réciprocité – sollicite au moins deux capacités : d’une part, un art du récit, d’autre part, un (micro)-espace démocratique où l’expérience communiquée pourra se discuter, se délibérer. La scène En Rue que nous avons restituée précédemment remplissait pleinement cette fonction, à savoir des habitants assemblés au centre de leur quartier pour partager leurs expériences du jardinage et, ainsi, dessiner ce que pourrait être un projet commun dans le quartier, pour le quartier. Une expérience ne circule pas d’un acteur à un autre sur un mode direct et immédiat, elle se partage au sein d’un espace qui fait médiation et qui régule démocratiquement les interactions. Ce sont les conditions à réunir (un art du récit, un espace de délibération) afin que la part singulière d’une expérience trouve le chemin de son expression et qu’elle puisse « informer » d’autres pratiques, d’autres actions. Il est nécessaire que les expériences singulières parviennent à interagir, qu’elles puissent « se mettre en risque » les unes en rapport aux autres, qu’elles réussissent à se rendre vulnérables les unes en regard des autres, à condition évidemment de respecter les conditions démocratiques de cette mise en commun et de cette interpellation réciproque [13].

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L’engagement à l’épreuve d’un « faire » contribue donc à faire vivre des micro-espaces publics au sein desquels les expériences et le vécu prennent toute leur part. La critique sociale prend alors un caractère plus impliqué et impliquant ; elle s’incorpore dans des moments partagés à l’occasion d’une socialité de quartier, d’une expérience de co-création ou d’une coopération d’activité. Elle est mieux appropriée, dès lors qu’elle est ancrée dans un « faire » et légitimée par des réalisations. Elle est immédiatement actée dans une vie quotidienne de quartier ou de travail grâce à une culture de l’expérimentation et grâce à la volonté d’incarner au présent le désir de changement.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, décembre 2018

[1] Michel Lallement, L’âge du faire (Hacking, travail, anarchie), Seuil, 2015.

[2] Se reporter à ce propos à la Coordination nationale des lieux intermédiaires et indépendants. En ligne : http://cnlii.org/ [consulté le 29 décembre 2018. Tous les liens url de cet article ont été vérifiés à cette date]. Voir aussi Thomas Arnera, « Emménager, Aménager, Déménager. Ou comment penser une recherche en friche », revue Agencements. Recherches et pratiques sociales en expérimentation, n°1, 2018, p. 123 à 142.

[3] Les principaux membres de l’équipe : Nabyl et Farid (éducateurs), Cheyenne (monitrice-éducatrice en formation), Morad (éducateur en formation), Jean-Michel, Francis, Karen, Yves, Claire (habitants), Saïd, Salem, Anthony, Fayssal, Christelle, Antoine (habitants, association Éco-Chalet), collectif Aman Iwan (architectes), Patrick (ville de Dunkerque), Emmanuella (ville de Téteghem), Catherine (artiste, architecte), Claudine et Philippe (Conseil citoyen de Téteghem), Yann (animateur).

[4] Louis Staritzky, « Faire l’En Rue avant l’ANRU », en ligne : http://fabriquesdesociologie.net/EnRue/2018/06/08/faire-len-rue-avant-lanru/.

[5] Le Fanzine peut être consulté au format pdf. : http://fabriquesdesociologie.net/EnRue/wp-content/uploads/2018/07/fanzine-ENRUE0.pdf/.

[6] Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, Payot, 2007.

[7] Je développe ce point de vue in Expérimentations politiques, Fulenn, 2007 et Moments de l’expérimentation, Fulenn, 2009.

[8] John Dewey, Œuvres philosophiques II – Le public et ses problèmes (s. la dir. de Jean-Pierre Cometti. Tr. de l’anglais et préfacé par Joëlle Zask), Publications de l’Université de Pau, Farrago / éd. Léo Scheer, 2003.

[9] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Seuil, 2014.

[10] Christine Delory-Momberger et Rémi Hess, Le sens de l’histoire – Moments d’une biographie, Economica, 2001, p. 16.

[11] Voir à ce propos Benjamin Roux, L’art de conter nos expériences collectives (Faire récit à l’heure du storytelling), Éditions du commun, 2018 ; et Yves Citton, Mythocratie (Storytelling et imaginaire de gauche), Éditions Amsterdam, 2010.

[12] Jacques Rancière, Le partage du sensible (esthétique et politique), éd. La Fabrique, 2000.

[13] Ces formes d’interpellation réciproque sont au cœur de ce que je nomme un « travail du commun », cf. mon livre Le travail du commun, Éditions du commun, 2016.

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